Greta nous avait tous prévenus !

30 jours pour corriger le climat de la Terre.

Résumé du roman –

En 2019, alors qu’il était encore étudiant, Ken Hardie rencontre brièvement la jeune Greta lors d’une conférence sur le climat. Elle lui tient alors des propos étranges qui le troubleront le reste de son existence. Le temps passe et une nuit de l’automne 2055, Ken est éveillé par une voix qui lui donne de curieuses instructions. Intrigué, il décide de les suivre et découvre qu’il a été choisi par une civilisation venue des confins de l’univers pour accomplir une mission bien singulière, celle de corriger le climat de la Terre… en 30 jours!

« Nous sommes liés à tout ce qui existe dans l’univers. »

Pierre Roland Mercier

Catégories : roman fantastique/science-fiction/futuriste

Chapitre 1

— Puis-je savoir pourquoi vous avez tant insisté auprès de ma secrétaire pour obtenir un rendez-vous à cette heure précise, monsieur ?

— …Hardie, docteur Matthias, Ken Hardie et malgré ce que je m’apprête à vous dire… n’allez pas croire que je suis un habitué des cabinets de psychiatrie.

— Je vous écoute, Ken.

— Ces trois dernières nuits, une voix m’a réveillé pour me donner des instructions !

— Vous n’êtes pas le premier à entendre des voix vous savez, et ce n’est pas toujours aussi inquiétant qu’on pourrait le penser.

— C’est tout de même elle qui m’a donné votre adresse et qui m’a demandé de prendre rendez-vous pour aujourd’hui !

— Ah oui !

— J’ai été intrigué, évidemment. Et puis j’ai découvert que votre cabinet existait réellement et me voilà.

En près de 20 ans de métier, Gilbert Matthias, médecin psychiatre en milieu de quarantaine en avait vu de toutes les couleurs. Mais un patient référé par une voix, voilà qui était une première. Après un instant d’hésitation devant la meilleure attitude à adopter, il fit ce qu’il savait devoir faire… sourire d’un air intéressé sans dire un seul mot. Ce qui avait pour effet de créer un certain malaise chez le patient qui sentait aussitôt le besoin de combler le vide.

— Je suis journaliste de profession, docteur. J’ai une excellente santé, j’ai 47 ans et je ne suis pas cinglé, je vous l’assure. La voix a insisté pour que je me trouve en votre compagnie ce matin, à cette heure précise. Je n’inventerais pas une histoire pareille, vous pouvez me croire.

Celui qui venait de prononcer ces paroles était assis dans le fauteuil que lui avait désigné le psy. Il était grand, costaud, et portait une barbe aussi brune et aussi courte que ses cheveux. Il n’avait pas du tout le physique d’un journaliste ayant passé sa vie devant un écran et un clavier. Gilbert Matthias s’en fit la remarque. Si je l’avais croisé en ville, s’était-il dit en l’écoutant, je l’aurais cru travailleur manuel. Toutefois, il possède un regard qu’on associe volontiers aux plus débrouillards.

— Vous savez, fit le psy, qu’à notre époque, en 2055, plus de 85% des gens vivent seuls par choix ! Après les pandémies à répétition que nous avons connues et des années de confinement, notre vie sociale se résume aux réseaux sociaux sur Web.IA, une conjonction du Web et de l’intelligence artificielle qui accompagne notre quotidien depuis presque 20 ans maintenant. Le manque de relations sociales directes, de contacts humains en chair et en os peut parfois avoir certaines conséquences sur le cerveau, Ken. Sans compter que nous sommes entourés de voix dans nos habitations. Tous les électroménagers modernes communiquent par la voix. Une voix nous annonce qu’il ne reste presque plus de boisson aux amandes dans le frigo, une autre que le lavage est terminé, etc. Et je ne parle même pas des multiples alertes vocales déclenchées un peu partout par ces conditions climatiques pour le moins instables dans lesquelles nous vivons désormais. Nous ne pouvons d’ailleurs plus sortir de nos logis sans avoir à craindre des coups vents soudains, dont beaucoup, vous le savez, peuvent atteindre 250 kilomètres heure.

— J’ai connu des conditions de vie bien meilleures durant mon enfance, fit Ken d’un air soucieux, je ne peux pas le nier.

— Par votre profession de journaliste, vous savez aussi que des centaines de personnes disparaissent ainsi chaque année… emportées par le vent, ce qui était encore récemment tout à fait impensable. Je me souviens que ce danger potentiel a été évoqué pour la première fois aux alentours de 2030, par la réputée climatologue Greta… dont je n’ai jamais pu retenir le nom de famille. Ses confrères s’en étaient moqués et ses mises en garde ont été qualifiées de complètement ridicules par les gouvernements du monde entier. Ces mêmes gouvernements qui nous imposent désormais de ne jamais quitter nos habitations sans avoir avec nous des rations de survie et de l’eau pour un minimum de 2 jours.

— Je sais, docteur, mais quel est le rapport avec cette voix qui me réveille depuis peu, nuit après nuit ?

— Socialement, Ken, tout ça nous fragilise grandement. Les infos nous parlent encore et encore d’orages dévastateurs, d’inondations ou d’incendies à répétition, de tornades, d’enfants enlevés sous les yeux de leurs parents par un coup de vent violent, de la préparation pour faire face à la prochaine pandémie, et j’en passe. La sécurité est devenue une priorité pour chacun d’entre nous. Elle a pris le pas sur le besoin de socialiser et depuis bien longtemps déjà. Sans vous en rendre compte, vous avez peut-être graduellement été affecté par l’ambiance générale et vous aurez imaginé…

— Je vous l’ai dit… c’est la voix qui m’a indiqué votre nom et votre adresse, répondit Ken stoïquement.

— Vous avez très bien pu les voir sur Web.IA, et rêver ensuite qu’une voix vous les avait donnés. Votre cerveau aura fait le reste… ce n’est pas impossible.

Ken hocha négativement la tête avec une telle détermination que le médecin demanda :
— Alors commençons par le début… depuis combien de temps entendez-vous ces voix ?

— Je n’en entends qu’une seule, docteur Matthias et ça aussi, je vous l’ai dit. Elle me réveille depuis déjà trois nuits. Je n’ai rien imaginé et je ne suis pas en manque de contacts humains. Comment le serais-je puisque je fais des reportages qui impliquent l’interview de nouvelles personnes semaine après semaine. Quant à nos conditions climatiques pourries… comme tout le monde, je suis les consignes gouvernementales de sécurité. J’utilise les transports souterrains le plus possible et mes déplacements en surface sont limités au voisinage immédiat de mon logis ou de celui de mes interviews. J’évite de parcourir plus d’un demi-kilomètre à la surface parce que je sais ce qui peut m’arriver et je ne sors jamais sans mon vêtement de survie, au cas où je serais coincé quelque part par les éléments.

Gilbert Matthias ne trouva rien à redire, car Ken venait de marquer un point en exprimant ses pensées d’une manière tout à fait cohérente.

— Ce n’est pas mon cerveau qui déraille, ajouta-t-il. La voix me réveille vers 2 h du matin. La première fois, je n’ai pas fait trop attention parce j’avais pris du vin au souper, lors d’un repas vidéo avec une amie. Comme je n’ai pas l’habitude de l’alcool, j’ai mis les propos de la voix sur le compte d’un effet éthylique quelconque et je me suis rendormi. Mais elle est revenue la nuit suivante ainsi que la nuit dernière. D’ailleurs, j’ai surement du sommeil à rattraper à cause de cette histoire de fou.

À ces mots, le psychiatre se cala dans son fauteuil et releva la page couverture d’un bloc qu’il tenait négligemment à la main depuis un moment déjà. Il y posa son stylo et prit quelques notes en invitant son visiteur à enchainer.

— Mais je précise tout de suite que le manque de sommeil n’a certainement rien à voir avec ma présence ici.

Ken le regarda noter quelques mots de plus dans son carnet. Il sentait que les choses n’avaient pas progressé d’un iota depuis son arrivée et s’en trouvait contrarié.

— Ah et puis tant pis, lança-t-il, je vais suivre ses instructions à la lettre, comme ça on gagnera du temps !

Même s’il savait devoir rester impassible devant son patient, le psy ne put retenir un sourire amusé. Des commentaires du type : « Je vais suivre les instructions… » étaient fréquents chez les schizophrènes instruits. Il s’attendait maintenant à ce que Ken lui explique une sorte de plan ou quelque chose du genre, que lui aurait inspiré cette voix nocturne. Mais contre toute attente, il sortit plutôt de sa poche intérieure de veston une feuille de papier de chanvre sommairement pliée et étira le bras pour la lui tendre en disant :

— Je lui ai demandé une preuve de son existence véritable… et la voix m’a communiqué une série de chiffres.

— Une série de chiffres ? s’étonna le docteur Matthias tout en prenant le document.

— Ce serait une sorte de code à ce qu’elle dit, mais elle ne m’a pas donné de précision.

Le médecin déplia la feuille et à la lecture des chiffres, malgré tous ses efforts pour ne rien laisser paraitre, son visage marqua une surprise évidente.

— C’est moi ou ces chiffres ne vous sont pas étrangers, docteur ?

— Allons donc, ce peut être n’importe quoi cette série de chiffres, fit brusquement le médecin en tentant de se rattraper.

Ken se leva de son siège et se dirigea vers la porte qu’il ouvrit afin de jeter un coup d’œil vers le bureau de la secrétaire qui l’avait accueilli à son arrivée.

— Vous vous sentez surveillé, M. Hardie ?

— Vous voulez absolument me trouver une maladie mentale, vous, mais je ne vous ferai pas ce plaisir, fit-il en reprenant son siège tout en regardant sa montre avant d’ajouter :

— Ils vont arriver !

— Et qui va arriver selon vous ?

— À ce que m’a dit la voix la nuit dernière, des militaires dirigés par un certain général Landry.

Le médecin n’eut pas le temps de réagir, trois militaires en uniforme firent irruption dans son cabinet. Le premier prit position à la fenêtre, la main posée sur l’étui de son arme. Le second se dirigea vers le médecin et le troisième s’installa près de Ken, stupéfait de constater que les choses se passaient exactement comme la voix l’avait décrit.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? lança le docteur en tentant de se lever de son siège lorsqu’on lui mit sur l’épaule une main qui l’obligea à rester en place.

— Nous ne faisons que suivre les ordres, docteur Matthias, fit le militaire qui venait de le forcer à rester dans son siège. Vous devez nous accompagner… tous les deux !

— Mais enfin ! fit le médecin. Je suis en pleine séance avec un patient, vous le voyez bien.

— J’ai déjà prévenu votre secrétaire que vous seriez absent pour le reste de la journée, fit le militaire. Si vous opposez une quelconque résistance je vous fais passer les menottes, ce qui pourrait nuire à votre réputation dans le quartier.

Le docteur Matthias et Ken suivirent docilement les militaires jusqu’à une grosse camionnette sombre dans laquelle un chauffeur les attendait.


Une heure plus tard, le véhicule s’arrêta devant un des immeubles gris du centre-ville. En descendant, Ken nota tout de suite qu’il s’agissait d’un bâtiment récent n’excédant pas six étages. C’était maintenant la norme établie afin de mieux résister aux vents toujours plus violents des dernières années. Depuis 2030, on avait vu s’effondrer de centaines de gratte-ciels un peu partout dans le monde, dont la célèbre Trump Tower des U.S.A. Les autorités avaient dû se résoudre à les démolir un à un, incluant de vieux symboles dont l’Empire State Building de New York et même la tour Eiffel, à Paris. Quant aux vertigineux édifices qui trônaient dans les années vingt en Arabie Saoudite, on avait dû les ramener eux aussi à seulement six étages. De toute manière, plus personne ne voulait vivre en hauteur, ni même passer à proximité de bâtiments devenus menaçants.

Une fois à l’intérieur, Ken fut conduit dans une petite salle de réunion sous l’œil attentif d’un garde qui resta debout près de la porte qu’il avait pris soin de refermer. Le docteur Matthias, quant à lui, fut conduit sur un autre étage. Le garde qui l’accompagnait s’arrêta en face d’un bureau dont il poussa doucement la porte pour annoncer :

— Général Landry, le docteur Matthias est arrivé.

Un grand gaillard dans la jeune soixantaine vêtu d’un uniforme impeccable se leva de son siège et vint accueillir le médecin en lui tendant un coude. Le médecin y appuya brièvement le sien.

— Ce geste ne remplacera jamais la bonne vieille poignée de main à l’ancienne, dit l’officier. Mais depuis les 30 millions de morts des dernières pandémies, la propagation par poignée de main a marqué les esprits à jamais, malheureusement.

Le médecin n’eut pas le temps de répondre car le général se retourna vers le garde :

— Merci caporal, je n’ai plus besoin de vous pour l’instant.
Dès que la porte du bureau fut refermée, le général reprit son siège derrière un large pupitre de chêne synthétique en disant :

— Ne restez pas debout mon cher Gilbert, je vous en prie, prenez un siège. J’espère que tout s’est passé comme prévu ?

Le psychiatre choisit un des deux fauteuils de cuir se trouvant en face de lui et répondit :

— Absolument et… je vous confirme que la jeune femme que nous détenons à la base nous a dit la vérité. Ken Hardie était au rendez-vous à l’heure indiquée et il m’a donné ceci…
Il sortit d’une poche de son veston la feuille que son visiteur lui avait remise un peu plus tôt et la tendit à l’officier.

— C’est un autre code d’accès ! s’exclama Landry avant de sauter sur son téléphone en ajoutant :

— Je vais demander qu’on me trouve à qui il appartient, celui-là…

— Ce ne sera pas nécessaire, mon général !

— Vous n’allez pas quand même pas me dire que c’est le vôtre ? fit l’officier en reposant le combiné.

— Le mien, oui ! fit le psychiatre en confirmant par un signe de tête.

— Attendez que je récapitule, Gilbert. Il y a quelques jours, une civile se présente à une entrée secondaire de la base
militaire souterraine située en dehors de la ville, une base gardée secrète depuis toujours. En utilisant un code d’accès qui s’est révélé être le mien… elle est entrée et s’est rendue au premier poste de garde pour demander à me voir. Elle a évidemment été mise aux arrêts et interrogée…

— Et c’est là, mon général, qu’elle vous a parlé de cette curieuse voix qui l’avait réveillée en pleine nuit. Voix qui lui aurait indiqué l’emplacement de la base et le code qu’elle devait utiliser pour s’y introduire.
L’officier acquiesça d’un trait avant d’ajouter :

— Pendant l’interrogatoire, elle a dit que la voix avait mentionné mon nom. Elle a aussi dit qu’elle devait être incarcérée à la base afin d’y attendre le prochain message ! C’était surréaliste, je vous l’assure.

— En ma qualité de psychiatre des forces armées, je n’ai jamais rien vu de semblable, c’est certain. Hier matin, comme vous le savez, elle a réclamé ma présence. Je me suis alors rendu au centre de détention de la base, où elle m’a informé que la voix s’était à nouveau manifestée. Cette fois, c’était pour lui dire qu’un homme allait se présenter à mon cabinet en ville ce matin même, à 10 h précise, et qu’il allait me remettre une seconde preuve démontrant que la voix avait bel et bien accès à nos données les plus sensibles.

— C’est une histoire de fou ! Comment ces deux civils pourraient-ils avoir eu accès à nos codes de sécurité personnels ? Quel est le rapport entre la jeune femme et ce type que nous avons arrêté à votre cabinet ?

— Il s’appelle Ken Hardie, il est journaliste…

— Ha ! Alors un de ces fouille-merdes tenterait de s’infiltrer dans la base…

— Si vous permettez, général Landry, je crois que tout ça n’a rien à voir avec sa profession et que cette voix cherche plutôt à nous impliquer dans quelque chose… vous et moi !

— Comment ça, je ne vous suis pas, doc. ?

— Si ces deux civils ont eu accès à nos deux codes personnels, ce n’est certainement pas un hasard. La personne qui se cache derrière cette voix a un plan, sinon elle ne se serait pas donnée tant de mal. Je présume donc que nous devons tous deux avoir un rôle à jouer dans ce qu’elle prépare.

Contrarié, le général hocha négativement la tête pendant un moment, puis il finit par dire :

— Dans ce cas, je sais ce qu’il me reste à faire…


Toujours assis à la table ovale, sous la surveillance du garde qui restait debout près de la porte, Ken patientait depuis déjà bien trop longtemps à son gout.

— Dommage que les imprimés n’existent plus depuis près de 20 ans, puisqu’il est maintenant interdit de récolter les rares arbres ayant survécu aux bouleversements climatiques, fit Ken. J’aurais bien lu quelques articles sur n’importe quels sujets, en attendant. Vous êtes certain que je ne peux pas récupérer mon téléphone ? Je pourrais au moins prendre connaissance des nouvelles…

Le soldat resta de marbre.

— Vous ne voulez pas que nous fassions un brin de causette, soldat ? Ils ne vous ont pas interdit de parler quand même !
À cet instant, des pas se firent entendre dans le corridor et la porte s’ouvrit sur le général Landry. Le soldat le salua et sortit pour se poster dans le corridor. Son supérieur se dirigea vers le siège en face de celui où se trouvait le journaliste.

— Que savez-vous exactement à propos de cette voix, Hardie ?

— Vous devez être le général Landry je présume, je suis Ken…

— Pas le temps pour les politesses, Hardie, je vous ai posé une question ! fit brusquement l’officier.

Un peu décontenancé par cette attitude, Ken soupira puis il regarda au plafond comme s’il se sentait soudainement envahi par un moment de découragement.

— Inutile de regarder ainsi vers le ciel. Il ne s’y trouve plus personne pour vous aider. Le Dieu des livres anciens n’est plus qu’un souvenir depuis que des milliards d’êtres humains ne peuvent même plus vivre sereinement sur la planète où ils sont nés. Demandez aux parents qui ont vu leurs enfants être emportés par un coup de vent aussi imprévisible que mortel… ils vous diront qu’ils n’arrivent plus à croire en ces sornettes. Si Dieu existe, il n’a visiblement aucune conscience de ce qui se passe ici, ou alors… c’est un grand malade !

— Tiens, mais je me trouverais donc en face d’un lettré ! fit Ken sur le ton de la surprise. À mon avis, seul un lettré songerait à faire un tel lien entre un regard vers le plafond et…

En s’entendant qualifier de « lettré », le général bomba le torse puis se détendit quelque peu. Plus personne n’employait ce terme, du moins pas depuis les vingt dernières années. La plupart des gens, peu importe leur niveau social, faisaient maintenant partie de ce que les « lettrés » entre eux appelaient les « idiots-visuelles ». C’est-à-dire des gens nés et entourés essentiellement de sons et d’images. Des gens ne possédant des lettres qu’une connaissance sommaire. Pour eux, les lettres de l’alphabet n’étaient que de minuscules icônes dépassées, révolues, tout juste utiles dans des domaines pointus qui n’intéressaient plus personne.

Et par-dessus le marché ces icônes d’une autre époque ne contenaient pas d’émotion, contrairement aux émoticônes colorées et animées du Web.I.A.. Elles étaient donc considérées comme étant terriblement ennuyeuses. Mais par-dessus tout, pour que ces caractères d’imprimerie prennent un véritable sens, il fallait les agencer d’une manière particulière, selon des règles ancestrales regroupées dans une sorte de grimoire appelé « Grammaire ». Et comme ces agencements avaient à leur tour une influence complexe sur leur propre sens, la seule idée d’avoir à lire plus de quelques lignes provoquait des haut-le-cœur chez les moins de 40 ans. Bref, en 2055, les lettres n’étaient plus à la page !

— Je suis un lettré, c’est vrai, et j’en tire une certaine fierté, mais vous n’avez pas répondu à ma question. Que savez-vous de cette voix exactement ?

— Elle est apparue pour la première fois il y a trois nuits. Elle se manifeste toujours de la même manière. Alors que je dors profondément, elle prononce délicatement mon nom. Un peu comme si vous tentiez de réveiller une personne sans la brusquer. Et puis j’ouvre les yeux et la conversation s’engage. La première nuit, j’ai bien cru que mon cœur allait lâcher tant il battait à tout rompre. J’étais tellement en état de choc que j’ai mis du temps à lui répondre. La seconde nuit, c’était déjà plus facile, mais maintenant ça va… enfin presque.

Le général fronça les sourcils, puis il l’incita d’un geste à poursuivre son explication.

— Graduellement, la voix s’est mise à me parler de choses étranges. J’ai bien cru que je souffrais d’une maladie mentale et je n’ai pas tellement apprécié cette idée.

— Soyez plus précis, fit le général Landry avec impatience.

— Elle a dit qu’elle venait de très loin pour nous aider. Elle a parlé de plusieurs sujets qui demeurent vaporeux dans mon esprit. Et puis surtout… j’ai mis du temps à y croire. Je ne suis pas très porté sur la métaphysique, je dois dire.

— Qu’est-ce que la métaphysique vient faire dans cette histoire ?

— Vous allez rire, mais… elle prétendait ne pas avoir de corps !

Le général esquissa un sourire, puis il se mit à hocher la tête de gauche à droite avant de se mettre carrément à rire un bon coup.

— Nous y voilà ! fit Ken. C’est bien pour cette raison que j’hésitais à vous répondre. Mais si ça peut vous rassurer un peu, moi aussi je trouve tout ça complètement ridicule.

L’officier cessa graduellement de rire et conclut :

— Allez, soyons beaux joueurs tous les deux. Vous n’y comprenez rien à cette histoire de voix, et moi non plus, la voilà la vérité !

— Le souci… c’est qu’elle m’a dit qu’elle allait me fournir la preuve de son existence. Elle m’a donné l’adresse du cabinet du psychiatre et m’a dit que je devais m’y trouver sur le coup de 10 h ce matin même. Elle a ajouté que lui et moi serions arrêtés par des militaires dirigés par un certain général Frédéric T. Landry. C’est bien vous n’est-ce pas ? Je n’allais pas laisser passer l’occasion d’en savoir plus, vous pensez bien. Je suis journaliste de profession, mais je suis surtout curieux de nature.

— Et le psy, ce docteur Matthias… que vient-il faire dans cette histoire ? demanda le militaire.

— La voix m’avait parlé de lui en insistant sur le rendez-vous de tout à l’heure, et elle a précisé que je devais lui remettre une feuille avec une courte série de chiffres qu’elle m’a indiquée.

— Vous saviez ce que représentaient ces chiffres ?

— Pas le moins du monde et vous ? demanda Ken en souriant sachant bien qu’il n’obtiendrait pas de réponse à sa question.

L’air songeur, l’officier se leva de son siège et fit quelques pas dans la pièce avant de rompre le silence :

— Tout ceci a quelque chose d’inquiétant, Hardie, ce qui m’oblige à vous demander votre collaboration.

— Qu’attendez-vous de moi ? général Landry.

— Vous devez m’accompagner dans un endroit où nous devrions trouver des réponses à certaines de nos questions.

— Alors je ne suis plus en état d’arrestation ? fit Ken d’un air quelque peu frondeur avant d’ajouter… D’ailleurs, je ne suis même pas certain que vous ayez le pouvoir légal de le faire. Je suis un civil après tout.

Le général s’avança vers lui en le regardant franchement dans les yeux et fit :

— En ce qui concerne la sécurité nationale… j’ai tous les droits !

— Sécurité nationale… pour une voix qui me réveille la nuit…

— Ces chiffres que vous avez remis au psy tout à l’heure font partie de données militaires hautement sécurisées de l’armée de votre pays.

Ken ne trouva rien à dire.

— Et ce n’est pas tout… il se trouve aussi une autre personne dans votre situation, une jeune femme.
Surpris, Ken s’interrogea sur ce que tout cela pouvait bien signifier, lorsque l’officier conclut :

— Je m’occupe de récupérer un véhicule ainsi qu’un laissez-passer pour vous. Nous partirons dans l’heure.

Chapitre 2


La lourde voiture sombre roulait sur l’autoroute. Bien que les deux passagers aient quitté le centre-ville une dizaine de minutes plus tôt, la conversation tardait à s’engager. Les deux hommes semblaient perdus dans leurs pensées. Un panneau approchait. Il indiquait une bifurcation prochaine, surmontée d’une tête de mort et d’un X. Au volant, le général engagea le véhicule dans cette sortie.

— Nous n’allons quand même pas passer près de la mer ? Dites-moi que je me trompe, général ?

— C’est plus risqué, c’est vrai, mais personne n’osera nous suivre là-bas.

Ken regarda tout autour de leur véhicule et comme c’était le cas la plupart du temps, l’autoroute était presque déserte. Loin devant se trouvait un camion de marchandises, reconnaissable à sa forme surbaissée pour mieux résister aux vents aussi soudains que violents. À l’arrière, seul un autre véhicule se dessinait à un kilomètre de distance.

— Il ne nous suit peut-être pas, mais je ne veux prendre aucun risque, dit le militaire en jetant un coup d’œil au rétroviseur.

— Tout de même, en bord de mer… vous savez bien ce qui nous menace. Les vents du large peuvent foncer sur ce véhicule à une vitesse folle et le renverser comme s’il était en carton.

— Ce modèle est équipé d’une sonde qui mesure les perturbations de l’air tout autour. Une alarme nous préviendra si c’est le cas et nous aurons le temps d’agir.

— Le temps d’agir… là vous me surprenez, vraiment ! Vous savez pourtant que les trombes de vent peuvent surgir en moins d’une minute. Sans compter que dans le voisinage de la mer elles sont plus nombreuses qu’ailleurs. Il y a seulement vingt ans, absolument personne n’aurait cru qu’une chose pareille était possible, moi le premier. Mais que voulez-vous faire contre une bourrasque qui déferle à plus de 250 à l’heure et qui surgit parfois sans le moindre signe avant-coureur ?

Le militaire gardait le silence, mais Ken savait qu’en conduisant il scrutait le plus loin possible devant et derrière le véhicule, se fiant sur la poussière soulevée au sol et sur le comportement des rares autres véhicules pour réagir, le cas échéant.

— Vous me semblez bien angoissé pour un journaliste, lâcha finalement le général Landry.

— Je suis inquiet, oui, en pensant que les seuls navires sur les océans depuis une dizaine d’années ont maintenant la largeur et la longueur d’une petite ile, mais une hauteur surbaissée. Je suis inquiet aussi en songeant qu’on ne voit plus d’avions au-dessus de nos têtes. Exception faite des avions stratosphériques qui ne restent dans l’atmosphère que le temps de décoller et d’atterrir.

— Il reste toujours quelques géants porteurs, dit l’officier.

— À l’usage des militaires, c’est vrai, mais les géants porteurs sont rares et doivent souvent changer de destination parce que les conditions climatiques se sont soudainement modifiées à destination.

— Je vous le concède, Hardie. La masse d’air qui entoure la Terre n’est plus ce qu’elle était.

— Qui aurait cru, fit Ken en regardant nerveusement tout autour du véhicule, que le moyen de transport longue distance le plus sûr deviendrait le sous-marin ? Ils sortent d’un abri situé en profondeur et arrivent dans un autre, sans jamais s’approcher de la surface. Tous les continents sont maintenant desservis par un vaste réseau de sous-marins. Même Jules Verne, en son temps, n’aurait pu imaginer une telle chose.

— Voilà ce qu’il vous faut faire au lieu de vous inquiéter, dit le général, vous concentrer sur la capacité d’adaptation dont l’humanité fait preuve. Ce n’est pas rien, car je vous rappelle que tous ces changements ont débuté après la série de tempêtes extrêmes de 2025, soit il y a une trentaine d’années à peine. Nous devons maintenant vivre sous terre la plupart du temps, c’est vrai, mais nous sommes toujours là. Les fenêtres de nos logis ont été remplacées par des écrans montrant des paysages et l’air que nous respirons est constamment filtré parce que trop contaminé par les poussières et les débris de toutes sortes, mais nous sommes encore là !

Ken renonça à poursuivre la conversation. Il n’avait pas du tout envie d’être positif envers ce mode de vie. Il avait connu une Terre accommodante, des températures agréables, des vents, des pluies et des tempêtes tout à fait normales, et tout ça lui manquait terriblement. Il lui arrivait de se remémorer une jeune activiste climatique prénommée Greta qu’il avait brièvement rencontrée, une trentaine d’années plus tôt. Il s’était alors mis en tête de l’interviewer pour le journal de son université. Peu après l’entrevue, il s’était retrouvé quelques minutes seul avec elle et lui avait demandé comment elle entrevoyait l’avenir ? La réponse qu’elle lui avait faite allait le hanter le reste de sa vie :

— Lorsque je vous ai vu entrer, tout à l’heure, avait-elle dit, j’ai reconnu votre visage pour l’avoir vu dans un rêve que j’ai fait il y a quelques jours à peine. Vous y étiez plus âgé et vous étiez entouré de gens en uniformes. Il y avait des écrans partout et derrière vous se trouvait un immense globe terrestre. Je ne sais pas comment exactement, mais vous aviez tous pour mission de rétablir le climat de la Terre !


Une quinzaine de minutes passèrent sur l’autoroute toujours quasi déserte, sans que rien ne vienne contrarier la progression du lourd véhicule le long de la mer. Mis à part des trous dans la chaussée qui imposaient des ralentissements occasionnels, tout sembla si normal que Ken se prit à observer l’océan en silence. Des images de son enfance lui revinrent en tête.

— Lorsque j’étais plus jeune, entre 2014 et 2021, dit-il, mes parents et moi venions régulièrement ici, en bord de mer. C’est en 2023 que les bouleversements climatiques sont devenus plus perceptibles. Je me souviens d’un jour de cet été-là où nous étions quelque part sur cette interminable plage. À l’époque, il y avait de charmantes petites maisons colorées, des boutiques, des auberges avec leurs parasols partout sur le sable. Des parasols, vous imaginez… général, de nos jours, rien que de les évoquer je me sens ridicule.

— Même les vents les plus légers les transformeraient en bombes volantes, fit le général en hochant négativement la tête. De nos jours, tous les objets extérieurs sont vissés dans le sol pour éviter de les voir se transformer en projectiles.
L’officier se rappelait très bien cette époque qui lui manquait à lui aussi, mais il ne comptait pas le laisser paraitre et ajouta :

— Vous n’êtes pas seulement un inquiet… je vous soupçonne d’être également un nostalgique, Hardie. Il vaut mieux regarder en avant dans la vie comme sur la route. Vivre dans le passé ne mène à rien, et c’est un lettré qui vous le dit !
Ken haussa les épaules et enchaina à propos de ce récit qu’il avait soudainement envie d’évoquer :

— J’avais les pieds dans l’eau lorsque j’ai vu les premiers tourbillons de vent sur la mer. Je suis resté figé alors que tout le monde sortait de l’eau en courant. Les gens hurlaient comme des fous pour rapatrier en vitesse ceux qui s’étaient éloignés sur le sable ou dans l’eau. Le spectacle était surréaliste, je vous assure. Sur la plage nous devions être des milliers à contempler, incrédules, une centaine de tourbillons de vent qui se suivaient en désordre. Ils soulevaient l’eau de mer à plus de 100 mètres dans les airs. Mais nous avons eu de la chance ce jour-là, car aucune de ces trombes d’eau ne s’est vraiment approchée de la plage. Dans les jours suivants, la télé nous a appris que le phénomène s’était reproduit, cette fois sur la plage même. Il y avait eu des centaines de morts et de blessés. La désolation des lieux faisait peine à voir. En quelques jours seulement, le paradis estival de mon enfance s’était transformé en enfer. Les autorités ont tout de suite manifesté l’intention de reconstruire, mais des tourbillons de vent sont ensuite apparus un peu partout sur la planète, de manière tout à fait imprévisible. Plus personne n’envisagea de revenir à la mer, c’était bien trop risqué.

Ken avait à peine terminé sa phrase qu’un écran se mit en marche au centre du tableau de bord de la voiture. Il crut qu’un message militaire en provenance du Web.IA était sur le point d’entrer, mais c’est une image circulaire qui apparut.

Une série de bips se firent entendre et quatre points rouges apparurent, deux à l’arrière et deux à l’avant.

— Bon sang ! En voilà quatre du même coup ! lança Ken sur un ton apeuré. Je vous l’avais dit qu’il ne fallait pas passer par ici.

— Vous êtes bien un foutu journaliste, c’est évident, parce que dans votre profession on adore dire « Je vous l’avais dit, je vous avais prévenu… » fit le général en rangeant brusquement le véhicule sur le bas-côté de la route.

— Que faites-vous, bon sang, il n’y a pas d’abri routier ici. Tout a été détruit, vous le voyez bien. Nous allons être emportés comme un fétu de paille si nous restons à découvert.

Pour toute réponse, le militaire lui décocha un regard sombre que Ken interpréta tout de suite de la seule manière possible. Le général Landry appuya sur un bouton et une jupe métallique sortie du pourtour de la voiture pendant que les roues s’enfonçaient sous la carrosserie. En quelques secondes, le vent n’avait plus la possibilité de se glisser sous le véhicule.

— Ça ne suffira pas à empêcher des vents de 250 km/h de nous trimbaler de tous les côtés ? J’espère que ce gros machin est muni de vrilles en bon état…

Le général appuya sur un autre bouton pendant que l’image sur l’écran montrait deux des points rouges qui s’approchaient dangereusement. Un bruit de rotation, tel une perceuse électrique de forte puissance se fit entendre dans les quatre coins du véhicule, tout près de l’emplacement naturel des roues.

— Elles sont en titanes, nous pouvons leur faire confiance, fit le général sur un ton étonnement calme.

— Vous dites ça comme si vous le faisiez tous les jours, mais j’ai fait des reportages sur le sujet. On ne retrouve parfois que les quatre vrilles enfoncées dans le sol, sans la moindre trace du véhicule à des kilomètres dans les alentours.

— Celles-ci sont de type militaire, je vous dis. Elles s’enfoncent de deux mètres dans le sol et chacune de ces vrilles peut supporter dix fois le poids de cette voiture. Quant à la carrosserie, elle est faite de l’acier le plus dur et bien entendu elle est couverte de ce treillis réduisant l’emprise du vent qui grisaille nos vies à tous depuis une dizaine d’années déjà. Je ne suis pas inquiet en ce qui me concerne. Nous n’allons pas être emportés, du moins pas de cette manière !
Ken tremblait de tous ses membres. Il savait que ce qui allait maintenant se passer était totalement hors de leur contrôle à tous deux, comme nombre d’évènements liés aux changements climatiques.

— Telle une immense ile partie à la dérive sur la mer… c’est ce qu’ils disaient en 2024 ou en 2025, je ne sais plus très bien, fit-il.

— Quoi, mais de quoi parlez-vous ? demanda le général en appuyant sur un dernier bouton qui fit sortir des plaques d’acier couvrant chacune des vitres du véhicule. Une lumière s’alluma et Ken poursuivit d’une voix affectée pendant que le grondement provoqué par les trombes de vent se rapprochait :

— Les scientifiques… ceux qui tentaient de convaincre les décideurs de ce qui nous attendait. Ils disaient que tenter d’interrompre les changements climatiques, c’était comme tenter d’immobiliser en pleine mer une immense ile partie à la dérive et poussée depuis des semaines par les vents les plus violents qu’on puisse imaginer.

Le général vérifia le tableau de bord. Tout lui sembla en ordre… du moins dans les circonstances. Il coupa le moteur, vérifia que sa ceinture était bien fixée, puis il s’appuya bien au fond de son siège avant de dire :

— Lorsque j’étais encore un jeune officier dans les années 2020 à 2025 et que nous passions au travers d’une seconde pandémie en quelques années seulement, j’ai appris comme tant d’autres qu’elles étaient liées aux conditions climatiques. Les virus s’attachaient aux poussières microscopiques contenues dans l’air pollué et étaient transportés par le vent. Ils touchaient ainsi des millions de personnes à la fois. Mais tout ça me paraissait exceptionnels, cycliques et surtout temporaires. Nous nous disions que la Terre en avait vu bien d’autres et que les choses rentreraient dans l’ordre graduellement. Puis il y a eu de gigantesques incendies à répétition, des inondations historiques à répétition, des tempêtes dévastatrices et bien entendu des températures aussi excessives qu’instables. Au point que les bulletins de nouvelles sont devenus de longs récits des destructions survenues un peu partout dans le monde.

— En 2019, fit Ken, alors que je n’avais pas encore vingt ans, nous étions déjà habitués aux incendies répétitifs de Californie, année après année. Il y avait bien aussi des inondations entrecoupées de sècheresses, mais à une échelle qui nous faisait aussi croire à ces exceptions dont vous parlez. Et puis, le plus grand incendie de toute l’histoire humaine de l’époque est survenu, en Australie. Quelques jours auparavant, les températures au sol y avaient atteint 47 degrés Celsius, ce qui paraitrait acceptable aujourd’hui, bien entendu, mais c’était alors le record de tous les temps. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre que le monde allait changer pour le pire, et très vite !
Soudain un coup sec et puissant s’abattit sur le véhicule rivé au sol par les vrilles en titane. Les deux passagers sursautèrent et la lumière tamisée qui les éclairait céda sa place à l’obscurité. Ken se tut.

— Continuez à parler, fit le général, nous ne pouvons plus rien changer à ce qui arrive… vous le savez bien.
D’une voix hésitante, dans l’obscurité totale Ken reprit son récit :

— L’incendie australien avait détruit plus de 8 millions d’hectares de forêts et, selon les spécialistes, un milliard d’animaux avaient été décimés. J’avais à l’époque un ami reporter sur place. Il me faisait parvenir des images. J’ai dû rapidement lui demander de ne plus le faire. Ces kangourous en flammes qui tentaient inutilement de fuir et ces koalas qui tombaient des arbres à demi asphyxiés pour se retrouver directement dans le brasier, pour ne nommer que ces deux espèces, c’était parfaitement insoutenable. Je vous laisse imaginer… général.
Dans le noir, l’officier hocha la tête de manière affirmative. Ken ne put que le deviner.

— Certaines espèces ont même failli complètement disparaitre, ai-je appris par la suite.
Ken s’interrompit dans le but de laisser la parole au général qui finit par dire :

— Comme bien d’autres, je me souviens que les responsables du gouvernement australien avaient ensuite répété que cette catastrophe n’avait rien à voir avec les « hypothétiques » changements climatiques.
Soudain, un second coup puissant se fit entendre et cette fois toute la carcasse métallique de la voiture blindée résonna si fortement que les deux passagers durent se couvrir les oreilles de leurs mains. Quelques vibrations rapides secouèrent le véhicule, mais il tint bon malgré tout, ce qui redonna une certaine confiance à Ken. Plusieurs minutes passèrent, alors que les deux hommes se concentraient sur les bruits environnants, tentant de les interpréter au mieux. La lumière revint au moment où les vibrations se mirent à diminuer en intensité. Le vent diminuait, enfin.

— Dans les années qui ont suivi, poursuivit Ken, nos belles forêts canadiennes ont aussi été décimées par des vents records, des incendies à la chaine et des inondations qu’on décrivait chaque fois comme historiques. De nos jours, tout le monde s’attriste devant le fait qu’il ne subsiste que des arbres courts et maigrelets qui partiront eux aussi en fumé au prochain incendie. Notre mobilier n’est plus en bois et le papier est interdit, sauf s’il est fait de fibres naturelles comme le chanvre, cultivé en serres souterraines, évidemment.
Le général tendit le bras vers le tableau de bord et actionna un bouton qui fit remonter les panneaux métalliques couvrant les fenêtres. Tous se retirèrent sans peine sauf un, à l’arrière gauche. Ce qui ne gênait pas la conduite, fort heureusement. La lumière éclatante qui envahit l’habitacle força les deux hommes à fermer les yeux pendant un moment, avant qu’ils ne soient en mesure de regarder tout autour.

— Au moins, fit le militaire, quand il n’y a plus rien à détruire, le vent ne laisse rien à la traine et aucun objet ne nous bloque la route.
Ken le regarda appuyer sur les boutons pour retirer les vrilles salvatrices du sol.

— C’est le moment critique, fit-il. Ces satanées vrilles nous sauvent la vie, mais il arrive fréquemment que l’une ou l’autre soit tellement tordue qu’elle refuse de sortir du sol. Il faut alors se débrouiller autrement et même parfois abandonner le véhicule avec ce que ça implique de risque pour la suite.

— Vous savez, si je repense à vos propos de tout à l’heure et à votre attitude actuelle, vous n’êtes pas vraiment un joyeux luron, fit le général au son des vrilles qui sortaient du sol sans causer le moindre bruit anormal.
Un peu gêné par ce commentaire, Ken souleva les épaules, mais il savait bien que l’officier avait raison. Il en avait pris conscience depuis un moment déjà. Son attitude devenait chaque année plus négative. Il avait de plus en plus de mal à s’imaginer vieillir dans un tel environnement.
La jupe métallique se rétracta et les roues reprirent leur position. Le général allait démarrer lorsqu’il se retourna vers son passager :

— Vous savez, Hardie, lorsque je pense à l’impression que j’ai de vous depuis que j’ai fait votre connaissance, je ne peux m’empêcher de me demander pour quelle raison cette étrange voix vous a choisi.
Le véhicule électrique reprit la route pendant qu’au loin sur la droite, des trombes de sables et d’eaux disparaissaient lentement à l’horizon.


Une trentaine de minutes plus tard, apercevant une sortie sur la droite, le général Landry annonça qu’ils devaient quitter l’autoroute. Le véhicule s’engagea dans la sortie en zigzaguant pour éviter quelques pierres de bonnes tailles projetées çà et là par des vents déchainés. Il roula encore quelques kilomètres sur une petite route de campagne passant à travers ce qui avait dû être jadis des champs en culture. Des arbustes tentaient maintenant désespérément d’y prendre racine. Ken s’en fit la remarque tout en concluant que les prochains feux de broussailles viendraient tout raser, une fois encore.
L’Australie se trouve bien loin du Canada, pensa-t-il, mais ici aussi la température s’est continuellement accrue au point de dépasser les 40 degrés, été après été. Quant aux hivers, depuis des années, ils ne s’accompagnaient plus des neiges régulières, mais lorsqu’il se mettait à neiger cela durait souvent une semaine entière.

Une longue clôture grillagée d’environ six mètres de hauteur apparut au loin, sur la gauche. Le général dirigea le véhicule vers elle et l’immobilisa devant une porte grillagée coulissante, surmontée de caméras. À la hauteur de la fenêtre du véhicule, côté chauffeur, se trouvait une structure métallique ancrée dans le sol. Elle supportait un écran et un lecteur de cartes optiques. L’écran se mit en marche laissant voir un garde en uniforme :

— Identification s.v.p. ?

— Général Frédéric T. Landry, matricule 3549.

En disant cela, il sortit le bras par la fenêtre et passa son badge sur le lecteur de cartes.

— Vous avez un invité, général, son ID je vous prie ?

Le militaire sortit un badge plastifié de la poche de son uniforme et le passa sur le lecteur à son tour.

— Bien, votre invité doit le porter au cou durant toute la durée de sa visite parmi nous. Je vous ouvre immédiatement, mon général.

Ken prit le badge et en glissa le ruban autour de son cou. La porte grillagée s’ouvrit avec fracas laissant apparaitre une voie d’accès. Le véhicule s’y engouffra pendant que la porte grillagée se refermait doucement. Quelques centaines de mètres plus loin, ils arrivèrent à une colline que Ken reconnut tout de suite comme en étant une artificielle. Au bas se trouvait une large porte métallique qui s’ouvrit à leur approche, laissant voir une pente descendante.

— Évidemment, nous descendons sous terre, fit Ken. Je me disais aussi…


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