Sarah-Belle et le mystère du 8e étage

Résumé

Un infirmier est retrouvé mort dans une section hautement sécurisée d’un hôpital psychiatrique à laquelle seuls quelques patients et employés avaient accès. Fraîchement diplômée de l’école de police, Sarah-Belle, 26 ans, accepte de se faire passer pour une étudiante en psychiatrie afin de découvrir l’auteur du meurtre. Au fur et à mesure que les indices s’accumulent, elle réalise cependant que cette enquête ne lui a pas été confiée par hasard…

Sarah-Belle et les femmes enfermées

Chapitre premier

Après quelques semaines de vacances bien méritées, c’est avec plaisir que je retrouvais mon petit appartement situé à deux pas de l’université. Je me promettais de profiter des jours à venir pour visiter mes parents ainsi que quelques amis. J’avais en poche trois offres d’emploi de la part d’autant de corps de police. Je comptais passer les voir un à un et prendre tout mon temps pour faire mon choix. Pour une jeune femme de 26 ans sortant tout juste de formation, je n’étais pas à plaindre, bien au contraire.

Tout se passait comme je l’avais prévu jusqu’au moment où, ce matin-là, on sonna à ma porte pour une livraison spéciale. Étonnée, j’acceptai une grande enveloppe des mains d’un joli garçon dans la vingtaine. Il me parut tout de suite bien nerveux pour un simple livreur. À peine avais-je l’enveloppe qu’il était disparu en dévalant l’escalier comme s’il y avait le feu. Surprise par cette attitude, je m’empressai de réviser mentalement la scène comme on me l’avait appris à l’école de police. Il ne portait pas d’uniforme de livreur et un mince filet de sueur perlait sur son front. Il avait les cheveux noirs, les yeux bruns et mesurait environ 1m90 pour environ 140 kg. Aucun tatouage apparent, aucun signe particulier.

Je me dirigeai vers le canapé pour ouvrir l’enveloppe en me disant que si jamais je le croisais quelque part, je saurais le reconnaitre. Je sortis une unique feuille et j’en fis la lecture :

« C.E.S, Centre des Enquêtes spécialisées ». Instructions d’usage — Document confidentiel destiné à Sarah-Belle Leroy. Destruction complète obligatoire immédiatement après lecture. »

Qu’est-ce que c’est que ce préambule ? dis-je en riant. On dirait une sorte de service secret. C’est quoi cette histoire ?

« Suite aux résultats que vous avez obtenus lors de vos études en techniques policières et services d’enquête, je vous ai sélectionnée pour vous joindre à notre équipe de détectives. J’attends votre appel au numéro de téléphone indiqué dans cette lettre. Daniel B. Ladurantaie, directeur du C.E.S.. »

Je posai la feuille un moment tout en consultant le numéro indiqué au bas de la page. À première vue, ça avait l’air sérieux.

Je pris mon portable qui se trouvait sur la table à café et je composai le numéro. Un message automatisé me proposa de taper les quatre premières lettres du nom de la personne que je souhaitais joindre. Dès que ce fut fait, une voix masculine à la sonorité agréable se fit entendre :
– Daniel B. !
– Je suis Sarah-Belle…

Je n’eus même pas le temps de prononcer mon nom de famille, il me coupa la parole :
– C’est vous Leroy ! Vous voilà enfin. Il y a des jours que je fais surveiller votre appartement. Qu’est-ce que c’est que ces vacances interminables ? Il y a du boulot qui vous attend, des enquêtes à mener, la vie continue Leroy. Les vacances c’est du passé, les études aussi, pour vous la vraie vie commence aujourd’hui, bougez-vous un peu ! On vous attend depuis bien assez longtemps déjà.

J’étais parfaitement estomaquée d’un pareil accueil. Mais pour qui se prenait-il celui-là ? Je mis quelques secondes à réagir, mais je n’allais pas me laisser traiter de cette manière, ça non !

– Bon, alors monsieur Ladurantaie, tout d’abord, je n’aime pas beaucoup vos manières, surtout lorsque vous m’appelez « Leroy ». C’est quoi, vous vous croyez dans l’armée ? Je ne vous connais pas, monsieur et ensuite…
– Ah non ! Vous n’allez pas me faire le coup de l’égo blessé. Pas le temps pour ces enfantillages, Leroy. Vous avez un crayon ou quelque chose comme une mémoire… D’après vos professeurs, vous êtes la meilleure et je ne travaille qu’avec les meilleurs, alors pointez-vous à 10 h précises au C.E.S., 384 rue Mailloux, Édifice E, 4e étage, bureau du directeur. Ne me décevez pas, Leroy !

Il avait raccroché brusquement, comme ça, sans même attendre une confirmation de ma part. Je me répétai l’adresse en me disant que je serais bien sotte d’obéir à un ordre provenant d’un parfait étranger capable d’être aussi peu courtois lors d’un tout premier contact. Toutefois, j’étais proprement dévorée par la curiosité, je devais bien l’admettre.

Il y avait quelque chose d’irréel dans ce qui m’arrivait. Je regardai tout autour de moi dans la pièce, comme pour mieux me raccrocher à ce que je voyais. Et puis une sourde intuition me souffla que si je me rendais à ce rendez-vous… ma vie s’en trouverait changée à jamais ! Je balayai une nouvelle fois mon petit appartement du regard. Il y avait une seule chambre à coucher, une toute petite cuisine et un salon juste assez grand pour supporter un écran de télé de taille moyenne. J’avais choisi cet endroit parce que le prix du loyer était abordable pour l’étudiante que j’avais été durant toutes ces années. Et puis, il se trouvait à deux pas de l’université et tout juste assez loin de mes parents qui avaient le don de me rendre folle avec leurs bondieuseries.

Tout en réfléchissant à cet appel, je me mis à caresser de la main gauche le canapé de cuir sur lequel j’étais assise. C’était la seule folie que je m’étais permise. Un canapé trois places qui coûtait bien trop cher, mais que je comptais garder durant des siècles. J’avais ramassé l’argent nécessaire à mes études en faisant de multiples petits boulots et, dans les jours à venir, j’allais enfin trouver ma place dans les forces de l’ordre. Je regardai ma montre et je bondis sur mes pieds pour me préparer en vitesse et me mettre en direction de l’arrêt de bus le plus près.

Quelques instants plus tard, je pris soin de choisir un siège à l’avant, près du chauffeur, histoire de m’assurer que le point d’arrivée correspondait bien à ce que m’indiquait le GPS de mon portable. Je savais aussi que le siège vide, voisin du mien, ne le resterait pas bien longtemps. Depuis que la sœur supérieure du cloitre où j’avais enquêté secrètement deux semaines auparavant, sœur Angélique, m’avait transmis ce supposé don particulier dont elle m’avait parlé, il me semblait que j’étais devenue une sorte d’aimant, du moins pour certaines personnes. Ou alors peut-être était-ce tout simplement moi qui regardais les gens avec un peu plus d’attention, ce qui les intriguait et les poussait à venir à ma rencontre.

Que je le veuille ou non, je devais admettre que je m’étais sentie un peu plus populaire qu’à l’habitude durant les dernières semaines. Toutefois, à 26 ans, avec mes cheveux blonds très courts, mes yeux bleus, mes traits doux, mon poids un tantinet inférieur à mon poids santé et l’exercice que je faisais assidument pour me garder en forme, j’avais ce qu’il faut pour plaire. Depuis l’adolescence, j’avais d’ailleurs constaté que mon apparence m’avantageait en toutes sortes d’occasions. Plus ou moins consciemment, j’en étais même venue à compter sur cet avantage pour faciliter mon futur travail dans le milieu policier.


Trente minutes plus tard, je descendais du bus à deux pas de l’adresse indiquée. Toujours à l’aide du GPS, je trouvai le groupe d’immeubles sans peine. Il s’agissait de tout un bloc d’immeubles gouvernementaux. C’est visiblement du sérieux, du gros calibre, me dis-je.
Sans mal, je repérai l’édifice E et j’y entrai. Un garde de sécurité et une guérite avec détecteur de métal bloquaient le passage aux visiteurs. Devant moi se trouvaient des gens qui montraient un badge et passaient sans attendre. Ceux qui n’avaient pas de badges donnaient leur nom et le gardien vérifiait sur une liste. Mon tour allait venir. Je regardai ma montre, il me restait à peine 8 minutes pour arriver à l’heure précise.
Soudain, je me dis que j’étais bien sotte de m’énerver, de m’en faire avec ce délai imposé de manière si grossière par ce directeur inconnu.

– Bonjour mademoiselle…
– Bonjour, j’ai rendez-vous avec le directeur… Ladurentaie
– À quelle heure ? demanda le gardien de sécurité.
– Hum, là maintenant je crois, il m’a demandé de venir sur-le-champ.
Il regarda sur son écran puis il se tourna vers moi tout penaud, comme s’il venait de faire une terrible bourde :
– Désolé, détective Leroy ! Je ne pouvais pas savoir que c’était vous !
Je fus si surprise de m’entendre appeler « détective » que je ne songeai même pas à réagir. Il enchaina tout en me tendant un badge :
– Passez le ruban de ce badge autour de votre cou et prenez l’ascenseur jusqu’au 4e étage. Tournez à gauche en sortant, c’est le deuxième bureau. Ils vous attendent tous avec impatience, croyez-moi !

Je pris le badge qu’il me tendait en me demandant pourquoi un simple gardien de sécurité était au courant de ma visite et prenait la peine de me dire qu’on m’attendait impatiemment. En quoi mon arrivée pouvait-elle bien le concerner ?

En montant dans l’ascenseur, je me sentis soudainement envahie par une pressante envie de quitter les lieux. Au fond, mon premier contact avec leur directeur avait été pour le moins glacial, quasi hostile et mon premier contact avec un des employés de la maison avait été, au mieux, bizarre.

Arrivée au 4e étage, je pris sur la gauche. Je frappai quelques coups à la porte sur laquelle une plaque de cuivre indiquait : Daniel B. Ladurantaie, directeur C.E.S. J’attendis qu’on m’ouvre, mais il ne se passa rien. Je regardai ma montre, c’était l’heure. J’ouvris la porte et une femme dans la cinquantaine, assise derrière un bureau, me vit entrer. Elle était au téléphone. Elle me regarda à peine et, tout en parlant, elle jeta un œil suspicieux à sa montre puis elle me fit un signe très brusque de sa main libre. Je devais vite entrer par la porte se trouvant sur sa droite.
Bien voilà, me dis-je. Encore un contact pourri. Elle aurait au moins pu poser son foutu combiné pour m’accueillir. J’hésitai une seconde encore, puis j’ouvris la porte d’un seul coup, sans frapper.

Le directeur était là, derrière son bureau, son fauteuil tourné vers un classeur dans lequel il lisait un document sans le sortir complètement. En m’entendant entrer sans frapper, il crut sans doute que c’était l’autre pisse-vinaigre. Il lança sur un ton sec :
– La nouvelle n’a pas été foutue d’être ici à l’heure, mais je suis sûr qu’elle finira par arriver. Vous la mettrez dehors sans aucune explication. Malgré ce qu’en disent ses professeurs, elle n’a visiblement pas le calibre, c’est tout ! On aura perdu notre temps avec elle.
Stupéfaite devant ce que je venais d’entendre, je ne dis pas un mot, mais je bouillais intérieurement. Soudain, j’eus envie de m’amuser un peu avant de tourner les talons pour quitter définitivement cette boite débile. Sans faire de bruit, je pris place dans un des deux fauteuils qui se trouvaient devant son bureau et j’attendis, les bras croisés. Il se passa bien une trentaine de secondes sans qu’il se retourne une seule fois. Je commençais à m’impatienter :
– Si vous ne sortez pas le nez de vos papiers, moi je m’en vais !
Il sursauta de si belle manière que ce dossier qu’il s’obstinait à lire sans le sortir de la filière bondit dans les airs. Les pages virevoltèrent à la fois sur son bureau et sur le plancher. Pendant qu’il les ramassait sans même me regarder, le visage impassible, je savourais mon petit effet. C’était un homme dans la cinquantaine paraissant plutôt bien. Ce devait être un très bel homme dans sa jeunesse, me dis-je. Ses cheveux bruns aux tempes grisonnantes lui donnaient encore une certaine allure. Il avait même de la prestance dans son costume de bureaucrate, je devais bien l’admettre. Mais son visage… ce visage froid, sans âme, ce visage figé qui donnait l’impression que la rigidité caractérisait ses traits depuis toujours… je ne savais quoi en penser.

C’est sans dire un seul mot qu’il termina de ramasser ses feuilles. Il remit le dossier dans le classeur derrière son bureau, puis il se tourna enfin vers moi et me regarda dans les yeux. Un long silence suivit, bien trop long pour être naturel et même trop long pour avoir un sens quelconque. Je soutins son regard, sans faillir. S’il pensait me rendre mal à l’aise de cette manière, moi qui venais de vivre un séjour de quelques semaines dans un cloitre, paradis du silence, il perdait son temps. Je compris alors qu’il était en train d’appliquer une des bases de nos techniques d’interrogatoire. Le premier de nous deux qui serait suffisamment indisposé par la situation romprait le silence. L’idée de me lever et de partir me traversa l’esprit encore une fois, mais ce serait aussi une manière de céder la première et ça, je ne pouvais m’y résoudre.

C’était un jeu idiot qui ne faisait que confirmer mes appréhensions à propos de ce directeur et de sa boite, cependant je ne voulais le laisser gagner pour rien au monde. Je resterais là une heure entière s’il le fallait, mais c’est lui qui allait devoir prendre la parole. J’y étais fermement résolue !
Ce jeu se poursuivait depuis au moins deux bonnes minutes, lorsque je me dis que je me retrouvais en face d’un étranger qui prétendait, un peu plus tôt, vouloir me voir de toute urgence et qui, maintenant que j’étais devant lui, ne m’adressait pas un seul mot ! Tout ce qu’il faisait, c’était me regarder droit dans les yeux, comme s’il essayait de lire en moi.

Un histoire qui pourrait bien être vraie!

Tout à coup, je crus remarquer quelque chose dans son regard, quelque chose qui, étrangement, me rappelait celui de sœur Angélique avec son histoire de don. Ce qui n’avait évidemment aucun sens.

– Bon, fit-il enfin sur un ton mi-figue mi-raisin, vous n’avez pas idée de tout ce que je viens de vous dire à l’instant, là, dans ma tête. Vous avez bien de la chance que nous ne puissions entendre les pensées les uns des autres, croyez-moi, Leroy. Mais ça m’a fait le plus grand bien à moi, ajouta-t-il en faisant très brièvement un demi-sourire.
– Heureuse pour vous, monsieur Ladurantaie, fis-je sur un ton exagérément courtois afin de lui montrer que tout le monde n’était pas aussi froid et rude qu’il pouvait l’être. Qu’est-ce que je fais ici, exactement ? Vous pouvez me le dire ?
– Vous êtes la recrue de cette année au C.E.S., le Centre des enquêtes spéciales ! dit-il en fouillant dans les papiers se trouvant sur son bureau comme s’il cherchait une confirmation écrite.
– Attendez, j’ai déjà trois propositions de la part de différents corps policiers, fis-je, mais je n’ai encore jamais entendu parler du… C.E.S. Je n’ai d’ailleurs jamais même entendu ce nom avant aujourd’hui, malgré toutes mes années d’études dans le domaine…
– Oubliez les propositions qu’on vous a faites, elles n’ont pas le moindre intérêt ! Elles concernent le menu fretin, les petits voleurs, les petits assassins circonstanciels, c’est nul. Ces corps de police vous proposeront de travailler sur des meurtres banals, des vols commis par des imbéciles et des opérations terriblement ennuyeuses. Tout ça, c’est du travail pour policiers alcooliques, syndiqués et déprimés. Ici, c’est autre chose, c’est du sérieux. Et si vous n’avez jamais entendu parler du C.E.S., c’est parce que nous sommes discrets ! Mais sachez que nos détectives ont préséance sur la police régulière, qu’elle soit régionale ou nationale et même sur les forces armées.
Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse exister une police au-dessus de la police et même au-dessus des militaires. Tout ça me paraissait pour le moins difficile à croire.
– Attendez, si la police « régulière » comme vous dite, s’occupe des affaires banales, le C.E.S s’occupe de quoi lui ?
– Venez ! fit-il pour toute réponse en se levant de son siège.
À sa suite, je sortis de son bureau pour passer devant la face de carême qui lui servait de secrétaire. Elle était toujours au téléphone et nous regarda à peine au passage. Le directeur ne se retourna pas une seule fois pour s’assurer que je le suivais et se dirigea vers l’ascenseur. L’ambiance pourrie se poursuivait, c’était évident.
– Descendez au 3e étage, attendez devant la porte 14, c’est sur la gauche. Je vous y rejoins dans un instant.
Je ne compris pas vraiment pourquoi il ne montait pas dans l’ascenseur avec moi, puisque nous allions forcément au même endroit. Je me rendis au 3e et j’attendis devant la porte 14 qui s’ouvrit quelques secondes plus tard. Il était là. Je supposai qu’il avait utilisé un escalier, mais je ne comprenais toujours rien à son manège. Il m’invita à entrer dans ce qui était une grande salle pleine de bureaux dont certains se trouvaient dans des cubicules. Des gens y travaillaient sur des ordinateurs, d’autres étaient au téléphone. Il devait y avoir une trentaine de personnes en tout.
Le directeur passa entre les postes de travail en se dirigeant vers le mur extérieur, là où se trouvait une suite de bureaux fermés. Je le suivis et je saluai de la tête les gens affairés près desquels je passais, du moins ceux qui m’accordaient un regard. J’eus droit à mes premiers sourires, enfin ! Arrivé devant une des portes des bureaux, le directeur s’arrêta et se tourna vers moi :
– Ce que vous voyez ici, dit-il en me désignant la salle et ses occupants qui nous entouraient, c’est le cœur de notre organisation. Ces gens sont vos contacts à l’interne. Dès que vous avez besoin d’un renseignement, d’une voiture, d’une arme, de support logistique, de renforts, d’un aéronef, d’une chambre d’hôtel ou de n’importe quoi, c’est eux que vous contactez.

Cette manière de s’adresser à moi, comme si j’avais déjà accepté sa proposition et que j’allais me joindre à son organisation m’agressa au plus haut point. J’étais en train de me charger d’une énergie négative qui allait lui sauter au visage dans les minutes à venir, je le sentais furieusement. Il ouvrit la porte devant laquelle il se tenait et entra. Sans même m’inviter à entrer à mon tour, il se dirigea tout de suite à la fenêtre qui donnait sur le groupe d’immeubles gouvernementaux de l’autre côté de la rue.

Je le suivis en serrant les dents, convaincue que ce bureau allait être le théâtre d’un échange auquel il ne s’attendait certainement pas. Je refermai la porte derrière moi et il fit :
– De tous les immeubles que vous voyez ici, c’est nous qui disposons du meilleur budget de fonctionnement per capita. Nous sommes pourtant une toute petite équipe d’à peine 60 personnes, en comptant les techniciens, les chauffeurs et tout le personnel de soutien.

Le budget, on me l’avait suffisamment répété pendant ma formation, c’était le nerf de la guerre. Les détectives d’expérience qui venaient rencontrer les étudiants nous disaient tous la même chose : ils auraient pu résoudre bien davantage d’affaires si les budgets avaient été au rendez-vous. Tous les corps policiers du pays étaient confrontées à des budgets serrés. L’idée que le C.E.S soit traité différemment par les décideurs en haut lieu m’intrigua au plus point. Je choisis de reporter le moment de remettre ce directeur à sa place, juste le temps d’obtenir quelques réponses…
– Combien de détectives avez-vous, demandai-je ?
Il se retourna et fit :
– Ceci est votre bureau, Leroy !
– Mon bureau ? Mais c’est quoi cette attitude, c’est chronique chez vous ? Je n’ai pas signé de contrat d’engagement à ce que je sache ! Je ne sais rien de vous ni du C.E.S.. Et puis, vous pouvez bien me raconter ce que vous voulez, je dois d’abord me renseigner, valider vos informations, je…
– Vous êtes 6 détectives en poste, fit-il en m’interrompant sans ménagement et sur un ton directif qui ne fit qu’accroitre mon ressentiment. Vous croiserez les autres à l’occasion, mais pas souvent. Vous travaillez tous en solitaire. Ce bureau, vous n’y viendrez qu’entre deux enquêtes. Vous y laisserez vos rapports et vous y trouverez les documents pour vos prochaines enquêtes. Aucun document confidentiel ne devra quitter ce bâtiment. Si en cours d’enquête un officiel du gouvernement, de la police ou de l’armée vous pose des questions, vous montrez votre carte d’identité, celle qui se trouve là, sur votre bureau. S’il ne vous laisse pas aussitôt tranquille, vous demandez son supérieur. Dans le pire des cas, un numéro de téléphone se trouve sur la carte. Vous l’appelez et quelques minutes plus tard tous les représentants de l’autorité qui vous entourent vous mangeront dans la main.

Pendant qu’il avait expliqué tout cela, je m’étais approchée du bureau et j’avais pris la carte en question. C’était une carte d’identité du C.E.S. avec ma photo.
« Sarah-Belle Leroy, détective matricule 143532.
Centre des enquêtes spéciales »
Le qualificatif « détective » se trouvait bien à côté de mon nom, moi qui sortait à peine de formation et qui n’avais encore aucune expérience sur le terrain. Habituellement, avant de décrocher ce titre professionnel on devait galérer ferme durant plusieurs années, je le savais bien. Toutefois, il est vrai que j’avais choisi un parcours particulier, spécialement mis au point pour former des détectives. Un parcours qui avait ajouté deux années d’université aux trois années d’école de police déjà complétées. Je choisis de ne rien dire encore, histoire de voir la suite des choses. Mais j’étais bien consciente qu’il était en train d’utiliser ce titre et ce rôle de détective pour m’appâter.
– Alors, j’ai un bureau et une carte d’identité. Il ne me manque qu’un contrat d’engagement à étudier…
– Premier tiroir de votre bureau, celui de droite. Il comporte 32 pages, vous les lirez et vous placerez vos initiales sur chacune d’elles, fit-il sur un ton tout aussi froid que pour le reste. La dernière page devra comporter votre signature. La mienne y est déjà apposée, évidemment.
– Évidemment, répétai-je sur un ton ironique.
Il n’y prêta aucune attention et ajouta :
– Vous le remettrez ensuite à Sacha. C’est le grand avec une mèche jaune, son bureau se trouve près de la porte d’entrée. Vous commencez immédiatement. Nous avons assez perdu de temps avec vos deux interminables semaines de vacances et…
Je le vis regarder sa montre un bref instant avant d’ajouter :
– Vous avez un entrainement à 13 h. Ne perdez pas de précieuses minutes à faire connaissance avec les autres, vous n’avez pas de temps pour ces bêtises de socialisation, eux non plus d’ailleurs !
Sans même se retourner, il se dirigea vers la porte et bondit littéralement à l’extérieur en la refermant derrière lui. Soudain, la porte s’ouvrit à nouveau, mais en partie seulement. Je ne pouvais voir que sa main sur la poignée. Il lança avant de la refermer une nouvelle fois :
– Ah ! J’oubliais, bienvenue au C.E.S..

Fin de l’extrait.

Ce roman est le second de la série des enquêtes de Sarah-Belle Leroy. Voyez le premier de la série en cliquant ici.


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